mardi 23 septembre 2008

Dinasour Museum

"Never before a mankind ever achieved such magnificent informative and enjoyable museum experience"
- Will


Nous sortons peinards du Club House de Old Manali où nous avons joué au ping-pong dans une salle privée recouverte de boiseries, des murs au plafond. On pouvait aisément imaginer de riches anglais à moustache, buvant du whisky aux fenêtres, observant les dames à ombrelles dans le jardin et discutant des problèmes coloniaux.

Les temps ont changé, l'endroit est devenu un paradis pour les familles indiennes nanties et pour les touristes indiens en vacances. Au programme : de ping pong, jeux-vidéos, tennis, go-kart, salles de billard, badminton, trampoline et tables de carrom.

Dans le jardin, c'est un royaume merveilleux.
Une vieille grosse bonne femme, vêtue d'habits traditionnels, foulard sur la tête, lapin angora dans les mains attend avec un air suspicieux et intéressé. On la croirait tout droit sortie d'Alice au pays des merveilles. Elle nous dévisage et c'est pas clair, j'imagine qu'elle attend qu'on la prenne en photo pour nous soutirer quelques roupies.
Reste que si le lapin blanc à longs poils nous fait rigoler, on a pas envie deux secondes de sortir nos caméras. On reste là, quelques minutes, à se regarder avec des sourires niais d'incompréhension.
Arrive un moment où la bonne femme se tanne de voir qu'on va pas consommer les images idylliques de lapins blancs dans la forêt enchantée, elle se rapproche de nous. Elle ressemble maintenant à une vieille sorcière qui offre des gâteries aux enfants pour les manger plus gras. Dans ce cas-ci, c'est offert à demi-voix et les bonbons en questions se déclinent en une longue et vaste énumération de drogues disponibles (probablement enfouies profondément quelque part dans son soutien-gorge).


Pensant avoir vu ce que Old Manali pouvait nous offrir de plus surréaliste avec la vieille femme au lapin blanc à poils longs tout mignon dans le jardin d'enfants qui amuse les familles indiennes et qui fait vendeuse de drogues, on s'attendait pas à tomber devant l'attraction la plus sensationnelle d'Old Manali.
Une affiche format géant placardée devant un chapiteau.


Quand on vous promet une bataille épique entre un dinosaure et King Kong, un affrontement sanglant entre un dinosaure et un dragon, un cage d'horreur et encore une horreur, on y pense pas deux fois, peu importe le prix, on achète un ticket. Pour 50 roupies (1,25$), ça en valait tellement la peine qu'on y est allés deux fois.
Des gros dinosaures en carton, de gros dinosaures mécaniques, des arrière-scènes ridicules (combinez une photo de plage avec des touristes bedonnants et un dinosaure), des affiches informatives sur l'histoire des dinosaures et les différents types représentés, un dinosaure qui se bat contre un dragon sur fond de musique techno indienne, un dinosaure qui sourit en attaquant des king kongs, des personnages étranges qui continuent de danser sur la musique même si on est plus là et qu'ils sont seuls, une frousse pas croyable : une visite couper le souffle.
En sortant de là, on en a parlé à tellement de touristes que les ventes de billets ont probablement dû exploser dans les jours suivants.





lundi 22 septembre 2008

Apocalypse

Assis autour du tandoori, sur de longs et larges coussins, la pluie drue et inlassable en bruit de fond, nous rêvons, las et découragés. Blaguant tantôt sur les poissons qui flotteront de l'autre côté de la fenêtre, tantôt sur notre descente de la montagne à la nage en speedo. On demande au serveur si à tout hasard il a arrêté de pleuvoir, on imagine qu'il s'agit d'un déluge, qu'il faudra construire une arche où mettre les trente chiens, quarante vaches et douze chevaux de l'endroit.

Les visions apocalyptiques se sont avérées vraies. Après trois jours d'attente, nous avons décidé de partir quand même Khirganga, au milieu d'une pluie tout aussi forte et battante qu'au premier jour.

Les chemins parfois très étroits contournent les montagnes et descendent dans la vallée jusqu'aux villages où des routes carrossables peuvent nous ramener jusqu'à Kasol.
Mais après trois jours de pluie, la géographie d'une vallée et de ses montagnes change complètement. L'eau doit se déverser dans la rivière entraînant des glissements de terrains et éboulis qui détruisent ou qui bloquent les routes. La rivière elle-même, nourrie de toutes parts par des torrents et des chutes d'eau, se montre dévorante et débordante. Le ruissellement de l'eau transforme la terre en boue jusqu'à l'effondrement.

Nous n'avions pas réalisé le danger avant de partir, sachant que la route serait difficile mais pas que l'on y risquerait nos vies.

Je me suis enfoncé jusqu'aux genoux dans une mare de boue, cherchant quelque bûche ou pierre comme bouée, pour réaliser que j'étais au milieu d'un lac boueux, qu'il n'y avait plus rien de solide sous mes pieds et que tout était uniquement retenu par deux arbres pouvant céder à tout moment. Il me fallait rejoindre ce qu'il restait du chemin sans me soucier de rester à la surface ou de m'enliser davantage.

Je me suis immergé jusqu'au ventre dans l'eau glaciale d'un torrent dont le fond est caché par l'écume, cherchant à tâtons une pierre où poser mon pied, regardant deux cent mètres plus bas la chute se déverser dans la rivière déchaînée, pensant que perdre équilibre m'entraînerait assurément vers l'aucune chance de survie.

Deux autres torrents ont croisé notre route mais il n'était plus question de faire demi-tour.
Nous avons donc continué, alternant chemins éffondrés, passages boueux et chutes d'eau violentes.
Marchant parfois là où on se sent plus en sécurité avant d'entendre la montagne trembler, en voir des pans entiers s'écrouler, entraînant avec eux des sapins centenaires jusque dans la rivière.
Regarder derrière nous, étourdis par le bruit sourd de roches gigantesques qui dévalent la montagne pour s'effondrer sur le chemin que nous venons d'emprunter.
Sentir un peu que c'est la fin du monde, que tout s'affaisse, que tout se détruit et que l'omniprésent grondement des montagnes résonne comme un tremblement de terre perpétuel.

Décidémment, les treks ne me réussissent pas jusqu'à maintenant.


dimanche 21 septembre 2008

Sur la route de Khirganga, j'ai rencontré Mowgli.

Des cheveux bruns épars aux reflets cendrés.
La peau mate et foncée, aussi brune que ses cheveux.
Des haillons blancs en guise de sous vêtements, lui découvrant les fesses et de longues jambes en échasses.
Deux bracelets en racines autour du bras et de la cuisse.
Un pieu métallique dans la main droite, une minuscule besace sur l'épaule gauche.
Quelques couvertures en guise de bagages.

Il a dix-huit ans mais il en fait quinze. Il voyage avec son frère, plus vieux et barbu, recouvert de cendres, de draps oranges, un bâton à la main.
Ils sont saddhus, voyagent pieds nus, de lieu saint en lieu saint, en mendiant leur pitance et en fumant le charras.

Ils effectuaient eux aussi leur ascension vers Khriganga. Le plus vieux montait d'un pas lent et nous l'avons dépassé aisément. Le plus jeune montait littéralement en courant et en sautillant de roche en roche puis attendait son frère plus haut, accroupi sur une grosse pierre.
Nous l'avons observé à la hauteur d'un arbre saint, toujours accroupi sur une pierre, préparant le chillum (pipe), mélangeant le tabac avec le charras.
Il m'observe à son tour avec ce regard d'enfant sauvage derrière de grands yeux noirs.
Il m'affiche un énorme sourire et comme à chaque fois qu'il me dépasse sur le chemin ou que l'on se croise, il me répète les mêmes mots, incantations, bénédictions ou moqueries.

Son frère arrive enfin. De manière rituelle, il écarte les dizaines de tissus accrochés aux branches de l'arbre et fait sonner une cloche. Ils s'assoient tous deux côte-à-côte, regardent l'autre versant de la montagne, s'échangent quelques mots en gardant leur regard à la fois perçant et apaisé.
Le vieil homme se lève lentement, saisit le chillum, la tend à son jeune frère et l'allume par le haut en se dressant devant lui.
L'arbre sacré enveloppe les deux saddhus de ses branches tordues, l'homme debout devant le gamin qui, à gorge déployée, accroupi à ses pieds, inhale à pleins poumons la fumée de la combustion. La flamme intense de l'allumette brille encore entre les doigts du vieux saddhu alors qu'un nuage grisâtre flotte un moment entre les têtes des deux hommes. Il porte à son tour la pipe à ses lèvres, elle brille comme un charbon ardent à chaque inspiration. L'épaisse fumée s'échappe de sa bouche et de ses narines pour se perdre entre les broussailles qui nous entourent.
La cloche sonne encore une fois, c'est le vent.

Ils doivent vivre une expérience mystique particulièrement intense.
Ils restent là de longues minutes sans bouger ni parler avant que le jeune frère ne nettoie la pipe et ne la range dans sa petite besace.
Ils repartent ensuite, l'un à la course, l'autre à la marche. L'un avec son pieu, l'autre avec son bâton.
L'un choisira un endroit propice quelques minutes plus tard et l'autre recommencera le rituel.

samedi 20 septembre 2008

Déluge

Je suis noyé sous la pluie, enlisé dans la boue et évadé devant un tandoori.
Je suis prisonnier de la station thermale de Khirganga, survivant à trois jours de pluie qui n'arrête jamais.
Le village est uniquement composé de cabanes de bois alignées autour d'un axe principal boueux et descendant (ou montant selon la perspective). Au sommet, les bains, tempérés à partir de l'eau des sources chaudes et de celles de la pluie ou de la rivière. On s'y lave et on s'y repose. Il n'y a rien d'autre à faire. Après quatre heures de marche en montagne pour s'y rendre, on est particulièrement heureux de s'y reposer. Après trois jours de pluies diluviennes (il a tombé des clous tout le long), on s'y repose par dépit. C'est ça ou le tandoori.

On aurait voulu redescendre mais c'est trop boueux, de nouvelles chutes apparaissent à tous les jours, l'eau en surplus doit bien redescendre de la montagne à quelque part. Elle s'invente de nouveaux chemins.

Seule option, attendre. Je reste là, longuement submergé dans l'eau naturellement chaude, presque brûlante, à regarder les nuages passer devant moi, à la hauteur de mes yeux. Ils courent se perdre et se déverser au creux des montagnes, voilant un moment le torrent qui dévale les pentes escarpées et découvrant ensuite ces sapins énormes qui, à des hauteurs vertigineuses, peinent de leurs racines à garder le sol boueux en un seul et unique morceau.

C'est ce que j'aurai à affronter en partant d'ici.
Pour le moment, je reste au chaud devant mon tandoori.

dimanche 14 septembre 2008

Vers Manali

Je me remets en ce moment d'un dur trajet de 20 heures en minibus entre la ville de Leh au Ladakh et la ville de Manali en Himachal Pradesh.

Une distance de 400 quelques kilomètres sépare les deux villes mais la route montagneuse est tellement mauvaise qu'on s'arrête à toutes les heures pour un problème quelconque. Que ce soit un bus coincé ou un changement de pneu, sans compter les divers pots-de-vin aux policiers pour pas qu'ils fouillent les bagages un par un, on s'arrête tous le temps. Parfois pour rien, caprice du chauffeur et de son compagnon qui savent pas vivre, qui mettent de la musique hindi forte pendant 20 heures, qui fument la cigarette comme bon leur semble et qui gardent leur fenêtre ouverte alors qu'il fait moins de 10 degrés celcius dehors (j'avais pas de thermomètre mais je serais pas surpris que ce soit descendu sous zéro).

J'ai eu froid comme jamais pendant la nuit en traversant les cols à 5000 mètres, incapable de dormir, dans une position inconfortable, asphyxié par la poussière de la route qui entre par les fenêtres ouvertes ou entrouvertes des conducteurs. J'ai jamais eu aussi hâte de voir le soleil, je comptais les heures, les minutes et les secondes!

Heureusement qu'il y a eu ce gamin ladakhi de quatre ou cinq ans qui est venu dormir sur mes genoux pendant trois bonnes heures. Ça m'a remonté le moral, ça passe le temps, je me sentais comme une babysitter et puis ça fait une bonne couverture.

Likir et Lamayuru

Deux monastères à l'ouest de Leh, des paysages sublimes pour s'y rendre et un TATA! Les images de Lamayuru datent de mon second passage dans ce monastère. Au premier passage, la fois de la puja à 5 heures du matin, les piles de mon appareil étaient à plat. Sur la vidéo on peut voir deux jeunes moines qui jouent de la petite trompette sur le toit du monastère, je n'ai pas pu saisir le son des grandes trompettes de plusieurs mètres.











La vidéo va suivre (trop long à télécharger, je dois trouver un moyen de la compresser).

Pangong Tso

Un lac à 4250 mètres d'altitude, long de 100 km, qui s'étend de l'Inde jusqu'à la Chine.
J'y ai dormi sous la tente et mangé chez une famille ladakhie. Le village possède tout au
plus une quinzaine de maisons plus ou moins rudimentaires. L'été, une multitude de touristes viennent admirer le lac et se reposer sur ses rives. L'hiver, le village est totalement coupé du monde.

Dans la cuisine (qui est en fait la pièce principale de la maison et qui fait aussi office de salon, de salle à manger et parfois de chambre), ils possèdent une télé qu'ils font fonctionner l'hiver à l'énergie solaire. Ils ont aussi quelques bandes dessinées de Tintin (au Tibet). C'est aussi l'endroit où le village se réunit l'hiver et où ils font ce qu'ils peuvent pour passer le temps.










jeudi 11 septembre 2008

Retour de trek

Mon premier trek n'a pas été de tout repos. Le temps fait des siennes par ici, la température refroidit, la neige commence à tomber dans les 4000 mètres (nous sommes à 3500 à Leh).
Nous devions à l'origine partir six jours, nous en avons fait quatre.

La nuit précédant l'abandon il a neigé, les toiles sur nos tentes, écrasées sous le poids de la neige, se sont affaissées sur les toiles intérieures. Au réveil tout était humide et mouillé. Un froid mordant qui ne démord pas, le soleil enfoui loin sous une épaisse couche de nuages.

Nous sommes partis quand même vers le col à franchir cette journée là. Nous étions à 4200 mètres et devions grimper à 4980 en quelques heures. Plus nous avancions, plus la neige devenait omniprésente su sol comme dans les airs. L'épuisement de devoir monter avant que le col ne soit infranchissable, le froid, le souffle qui manque et qui doit être contrôlé, le sol glissant et escarpé, un rythme lent et fastidieux, tout nous décourageait. Nous montions uniquement motivés par l'idée que nous avions déjà marché plusieurs heures pour se rendre à cette altitude.

À une centaine de mètres de l'objectif, alors que nous nous étions arrêtés pour manger et que je craignais l'hypothermie ou la perte d'un orteil, deux touristes et leur guide redescendent du col. Le col est infranchissable et trop dangeureux, une mule est tombée de l'autre côté, plus aucune trace (on ne voyait rien à trois mètres de toute façon).
Il faut redescendre, le col n'ouvrira à nouveau qu'après deux ou trois jours de beau temps.
La descente en haute altitude est dangereuse aussi, les souliers glissent dans la neige et il vaut mieux ne pas regarder en bas.

Nous avons en tout marché 8 bonnes heures pour redescendre à une altitude acceptable ou les tentes et les sleepings pourraient sécher un peu.

C'est une expérience que je ne regrette pas une seconde. J'ai passé des moments merveilleux avec une équipe géniale; des moments que je vais essayer de raconter en photos et peut-être en vidéos (si je trouve comment) dès que je serai redescendu à une altitude où les connexions permettent de télécharger des images sur le net. Dans deux jours tout au plus! Je dois trouver un transport pour Manali aujourd'hui!

Puja matinale

Le réveil sonne les quatre heures du matin, la nuit est encore noire et dévorante. Tout pour décourager le lever. La main sur l'interrupteur ne conduit qu'à une vaine série de cliquetis : plus d'électricité. À tâtons pour retrouver la lampe frontale au pied du lit, on tombe surtout sur des morceaux de vêtements qu'on ramasse comme des pièces de casse-tête.

Chaudement habillés - le désert montagneux sans soleil se refroidit rapidement - nous sortons de la ghesthouse. Je porte mon éternel manteau d'hiver (on dit de lui que ça me donne des airs d'aventurier du début du siècle).
Nous sommes à l'entrée du village de Lamayuru, construit à flanc de montagne, avec pour seul éclairage le halo bleuté et blafard de ma lampe frontale. Nous entamons l'ascension du chemin principal en terre, recroisant les moulins à prières d'un autre âge, les deux énormes yaks qui évoquent des démons avec leurs cornes gigantesques, le point d'eau qui ressemble à une bouche de métro, le chien qui hurle seul à la porte d'une vieille maison ladakhie et les immenses stupas blanchies à la chaux pour arriver finalement au pied du monastère.
Il est presque cinq heures, nous mangeons des abricots sechés en marchant en guise de déjeuner et quelques moines s'agitent déjà dans le noir.

Désortientés dans le labyrinthe des pavillons surélevés, j'aborde deux ou trois ombres mouvantes au pied d'un escalier. Ce sont des enfants moines, ils semblent avoir peur de ma grosse voix derrière ma lampe qui les éblouit brutalement. Je couvre mon front pour ramener l'obscurité dans laquelle ils sont confortables, me fais rassurant et leur demande où trouver la salle principale.

"Follow me! Follow Me!", ils se rapprochent de nous.

Nous suivons leurs petits pas trépidants et sautillants dans les dédales du monastère pour aboutir sur les marches du bâtiment le plus haut. Le lourde porte en bois derrière nous est encore fermée, nous sommes assis à côté des trois enfants qui attendent comme nous leur première puja de la journée. La silhouette des montagnes commence à se dessiner à l'horizon, plus noire que le ciel déjà baigné de reflets bleus foncés.
Le temps s'arrête un long moment, les petits moines jacassent à nos côtés, la lumière (ou l'absence de) est magnifique, partout ailleurs, c'est le silence absolu.

La porte derrière nous s'ouvre enfin et un vieux moine, lampe solaire à la main, nous laisse pénétrer dans la cour intérieure.
Je me pose contre un mur. À ma droite, la voûte des lampions éternels jette sur la petite cour un éclairage à couper le souffle. Toujours l'obscurité aveuglante, mis à part quelques petites vagues dorées qui bougent au rythme du ballottement des flammes. Projetées contre les murs, elles éclairent les fresques sublimes, tantôt visages apaisants de buddhas, tantôt grimaces aux couleurs vives de démons.
La porte du monastère est entrouverte. Le vieux moine y est entré et s'y ballade avec la lampe solaire. La lumière blanche éclatante de la lampe traverse par à-coups la cour intérieure comme une flèche. La valse des moines, petits et grands qui affluent lentement et qui traversent cette symphonie lumineuse m'émerveille. J'ai l'impression de vivre un moment unique.

Le vieux moine sort enfin dans la cour et tend un morceau de bois au bout de ses mains, tourné vers l'entrée du monastère. Il frappe et le bois résonne dans le silence de la nuit. De longues trompettes tibétaines sur le toit submergent alors la vallée de leurs sons graves. Dans la petite cour intérieure on perçoit distinctivement les coups lourds sur le morceau de bois au milieu des vibrations presque organiques des trompettes.
Le vieux moine se tourne vers nous et frappe trois derniers coups.

Les moines se précipitent dans le monastère et s'assoient à leur place respective, généralement les plus âgés au centre et les plus jeunes en périphérie. Nous nous trouvons contre le mur est, devant nous sont assis des moines de six à douze ans environ.
Il fait toujours aussi noir, le monastère n'est éclairé que par la lampe solaire, posée au sol près de l'entrée.

Un enfant minuscule porte à bout de bras une théière énorme. Il se promène et sert du thé au beurre de yak aux moines qui ont tous leur propre tasse. Il nous sert finalement puis sort remplir la théière à nouveau.

Deux heures durant les moines vont réciter leurs mantras en s'arrêtant régulièrement pour faire sonner trompettes, tambours, cymbales et coquillages dans une cacophonie organisée.
Les enfants suivent quelques minutes puis s'arrêtent pour boire leur thé, errer dans leur imagination et jouer avec tout ce qui leur tombe sous la main. Personne ne leur reproche quoi que ce soit et rien ne semble troubler le déroulement général de la puja.
Les enfants sont cependant les premiers à préparer leurs instruments, généralement de gros coquillages vides dans lequels souffler, et rejoignent leurs ainés dans la pause musicale.

Adossé contre le mur, assis en position du lotus, j'observe longuement ce vieux moine, plus haut que les autres, qui récite ses mantras avec des mouvements de mains précis et gracieux. Je regarde cet autre qui prépare les offrandes sur un long plateau en bois avec une solennité toute rituelle. Je fixe mon attention sur le gamin à la théière qui passe devant moi à toute vitesse. Je bois quelques gorgées, c'est salé et j'ai les lèvres grasses. Je porte mon attention sur l'enfant qui vient de sculpter un petit démon dans sa boule de tsampa et qui en enfonce les cornes dans les oreilles de son voisin en riant. Mon regard dévie vers l'ado qui prépare hâtivement sa trompette. Je ferme les yeux, mon corps résonne dans les vibrations du tambour, mes oreilles bourdonnent sous le bruit strident des trompettes puis mes yeux s'ouvrent d'un coup avec le claquement des cymbales. La lumière du matin commence à pénétrer dans le monastère par les fenêtres à mes côtés. Les rayons naissants du soleil illuminent les visages des enfants devant moi. Je suis bien.

jeudi 4 septembre 2008

Béni

Je suis un miraculé de la bouse de vache. Au nombre d'entre-elles qui ont croisé mes semelles, je devrais déjà être baptisé.
Mais pas une seule n'a encore vu mon empreinte.
Allélouia!

Nouvelles moins sibyllines

D'aucuns me reprochent de ne pas donner de vraies nouvelles et d'écrire des romans en serbo-croate. Si vous êtes de ceux-là, je vais tâcher d'être plus intelligible, de mieux me partager entre les évasions lyriques et les nouvelles réalistes!

L'Inde depuis deux semaines déjà!
Faut pas se le cacher, il existe des pays plus et moins développées au sens occidental du terme. L'Inde c'est assez crade, des vaches partout, des bouses à tous les 4 pas, des déchets plein les rues (connaissent pas les poubelles), installations électriques et sanitaires encore précaires. Enfin, un sentiment de désordre général par rapport au bien rangé, propre, limpide de nos banlieues nord-américaines.

Mais on voyage pas toujours pour se détendre dans un bain chaud, blanc immaculé, asceptisé, à l'odeur de détergent pour salle de bains. Moi j'ai choisi de voyager pour découvrir une autre culture, une autre civilisation, pour être témoin d'une autre façon de vivre. C'est parfois déroutant, mais je voyage aussi pour être surpris.

Là j'écris ce message avec l'odeur et le bruit d'une génératrice à essence à côté de moi. Elle est tombée en panne tantôt et le gars du cyber-café est allé syphonner l'essence avec sa bouche avant que les batteries des ordinateurs ne soient à court de jus. En redémarrant, j'ai pu humer une autre belle draft de pétrole, la belle vie quoi.

Dix jours au Ladakh je crois, le recoin perdu au fin fond des Himalayas. Il y a quelques années encore, la région la plus pauvre de l'Inde (toujours au sens capitaliste du terme). Aujourd'hui avec le tourisme, l'économie de l'endroit est complètement transformée. L'ancien royaume du Ladakh est entré dans la modernité en l'espace de 30 ans. Nombre de familles ladakhies ont abandonné les champs et transformé leurs maisons en ghesthouses (devenues fortunées par la même occasion) tandis que les agences de tourisme ont proliféré de façon exponentielle.
Dans la capitale, Leh, le palais royal en décombres a fait place à un nombre inimaginable d'agences de trek, de boutiques pour touristes et de restaurants. Y en a tellement qu'on se demande comment ils survivent avec autant de compétition.

Hier j'ai rencontré un couple de québécois des Cantons de l'Est, ils demeurent dans une ghesthouse et paient 35$ la nuit - une somme effarante pour l'Inde, je paie 4$ pour une grande chambre avec vue sur les montagnes enneigées. La famille qui possède la guesthouse possède également un restaurant et une agence de tourisme en ville. Par rapport au revenu moyen d'il y a quelques années, cette famille doit être millionaire. Avec le nombre de touristes prêts à payer 35$ la nuit, les prix n'arrêtent pas d'augmenter et la distortion entre les familles nanties des villes qui profitent de cette manne et celles des villages qui continuent à vivre de la terre est de plus en plus brutale.

Quand on sort un peu de Leh, on se retouve carrément dans l'économie traditionnelle. C'est le temps des récoltes. Tout le monde est aux champs dans les villages. Les familles partent le matin avec grands-parents, enfants et petits-enfants et passent la journée à récolter l'orge et le blé.
Ils font ça avec de petites faucilles, comme les druides dans Asterix, à quatre pattes, en chantant des chansons ou en discutant, avec le thermos de thé jamais très loin.

Je me suis demandé pourquoi pas utiliser une faux ou des équipements un peu plus modernes et je me suis rendu compte que ça a à voir avec leur façon de transporter le blé et l'orge coupé - ils les rassemblent par petits paquets dans leurs mains. Les femmes font ensuite des plus gros paquets de petits paquets qu'elles mettent dans le panier accroché à leur dos pour les ramener au village où ils seront sechés, entreposés puis probablement moulus.

En dehors de Leh, c'est aussi un peu le nouveau Tibet.
J'ai fait les monastères d'est en ouest, beaucoup de moines, énormément d'enfants moines aussi.
Ils sont généralement assez jeunes, 6-10 ans et passent leur temps à niaiser pendant les pujas.
Je vais en reparler dès que je pourrai poster des photos.

Je n'ai pas voyagé seul jusqu'ici au Ladakh, on s'est accompagnés, moi et Louise. Mais elle est repartie en France aujourd'hui, je me retrouve donc en solitaire pour la première fois depuis 10 jours.
Je suis malade également, le rhume ou la grippe, je sais pas. Je me repose toute la journée puisque demain je pars en randonnée pour 5 jours.
C'est un trajet bien connu dans la région, presque rendu une autoroute de trekkeurs.
Des détails au retour.

Sachez cependant que si en plus de l'équipement, de la jeep pour se rendre à Lamayuru, des mules pour le trasport, de la nourriture, des cuisiniers, des aides-cuisiniers, des guides et des types pour monter les tentes, vous voulez un cheval pour vous reposer tout en continuant d'avancer, il vous en coûtera que 1,50$ par jour en plus!

Tout a tendance à s'élever...

... exception faite du ladakhi qui regarde des photos pornos sur l'ordinateur à côté dans le cyber-café.

Les jeunes ados ladakhis doivent avoir de la misère à concilier la modernité avec le tradtionnalisme de leurs familles (et des femmes).

Aucune démontration publique d'affection entre personnes du sexe opposé ici.
Entre amis de même sexe, c'est acceptable par exemple.

lundi 1 septembre 2008

TATA

Contexte : Moi et Louise dans un truck avec deux musulmans traditionnalistes à l'anglais cassé qui posent des questions.

"She is your wife?"

Il s'adresse exclusivement à moi et ignore complètement Louise qui est pourtant assise sur le grand coussin en tapis juste derrière lui. Ça me surprendrait même pas qu'il sente ses chaussures dans son dos.

"... Yes! She is my wife!"

Me voilà marié.
Regard de déception parce qu'à voir les posters de filles légèrement vêtues dans sa cabine, il avait une idée derrière la tête.
Regard de satisfaction qui s'enchaîne tout de suite après parce qu'il se rend compte qu'il n'est pas tombé sur un de ces occidentaux décadents après tout.

"How many years you married?"

"Hum... Three years...!?"

Regard de celui qui veut en savoir plus, avec les sourcils qui se posent des questions.

"Oh! And how many children?"

Si je dis oui, on est pas de bons parents d'avoir laissé le poupon à la maison. Si je dis non, je suis un infidèle qui ne respecte pas les rites sacrés du marriage.

"Euh... no children."

Regard d'étonnement avec gros yeux et tête qui s'envoie par en arrière.

"No children yet! No children yet! But soon!"

Perplexe, le barbu musulman arrange sa kurta et se retourne vers la route qui redevient sinueuse. Son collègue au volant a besoin de lui pour vérifier qu'au tournant des courbes, il n'y a personne. Suivant le signe de la main, le chauffeur pourra alors relâcher l'un des 10 boutons du klaxon musical, aux dix mélodies différentes, qu'il avait soigneusement choisi pour avertir les autres véhicules que son colosse se trouverait au détour de la montagne.

Nous sommes dans un TATA, ces camions qui sillonnent les routes pour transporter des marchandises pendant des longues journées (9 jours de Delhi à Srinagar pour le nôtre). Il y en a des tonnes là où le train de se rend pas, dans le tout nord de l'Inde.

Nous avons donc été pris en stop dans une de ces régions là, à l'embranchement des routes vers Lamayuru, Leh et Likir. Dans les quatre kilomètres qui séparent le village d'Alchi et son pont, à dos de moto, nous angoissions à l'idée de devoir attendre de longues heures sous le soleil tappant l'arrivée d'un autobus plus qu'incertain ou d'une âme charitable.

À notre arrivée, c'est comme s'ils nous attendaient, trois TATAS et deux jeeps se dirigent vers l'intersection. Craignant toujours que ce soit-là les derniers véhicules à passer avant un moment, je fais du pouce à l'indienne (la main qui ballote de haut en bas).
Le mastodonte d'acier répond à l'appel et s'arrête dans un crissement lourd et métallique.

Ni le chauffeur, ni son acolyte ne savent où se trouve Lamayuru. Ils nous font signe de monter quand même, ils s'en vont dans la bonne direction et c'est amplement suffisant. On trouvera comment plus tard.

Pendant que nous nous hissons dans la cabine capitonnée, une longue suite de véhicules, camions, jeeps et peut-être même des autobus entament une cacophonie stridante, suivi de nos quatre amis à motos qui veulent rigoler.
C'est comme ça que, sous une symphonie assourdissante de klaxons, la plus grande que j'aie jamais entendue, nous sommes montés à bord de notre premier TATA.