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jeudi 16 octobre 2008

Éléphant

Y a qu'en Inde qu'on peut se permettre de peindre sur les murs des chambres d'hôtel, transformant les taches en animaux exotiques, la chambre en forêt tropicale.

Histoires ferroviaires 3

Je me réveille à nouveau (tout est question de sommeil ou de réveil dans un train). Nous sommes arrimés à une station. Les chaï-wallahs crient dans le wagon en circulant de compartiment à compartiment, portant leur grosse théière à bout de bras.

Sur le quai comme dans le train, ils ralentissent et se taisent arrivés à notre hauteur. Éberlués, consternés, surtout intéressés par ces trois femmes occidentales innocemment endormies.
Un petit attroupemement se forme devant nos deux fenêtres, constitué principalement de vendeurs de chaï à la traîne. Je leur jette mon regard interrogateur et ils redémarrent d'un pas hésitant, se retournant pour vérifier si je guette toujours.

Le vieil homme déploie ses longs et maigres bras à partir de sa couchette pour me saisir le molet et m'avertir avec des signes en tout genres que Gorakphur approche ou que nous y sommes déjà. Je comprends mal, personne ne parle anglais dans ce train, même le contrôleur s'exprime dans un anglais approximatif.
Cette station ou la prochaine? Il me faut éclaircir la situation avant que le train ne démarre, tout le monde est encore endormi, les bagages encore enchaînés. Je circule dans le wagon en tenant de vérifier et de contre-vérifier les informations, enjambant paquets, valises, bagages et indiens endormis à même le sol. Les indiens n'ont jamais l'air sûrs d'eux-mêmes quand ils dodelinent de la tête et les signes de mains ne sont pas suffisament efficaces pour arriver à quelque certitude.
Malgré le doute, j'accepte le consensus approximatif voulant que Gorakphur soit la prochaine station et soulagé, je rentre à mon compartiment.

Je réveille les autres, prépare mon sac à dos pour la sortie et m'assois sur ma couchette en remerciant le vieil homme pour sa bienveillance.
Les mains pleines de tabac à mâcher qu'il roule et écrase machinalement entre ses paumes, il penche sa tête en guise de reconnaissance.

Histoires ferroviaires 2

J'ouvre les yeux et les images bougent au rythme du ballotement du train. C'est le matin par la fenêtre, un épais brouillard dresse un mur des deux côtés du wagon, le convoi avance dans ce tunnel vaporeux, il navigue dans une mer d'écume en direction d'une destination imperceptible.

Devant la fenêtre, le vieil homme est toujours recroquevillé dans un coin de la couchette où dort sa femme. Je le surprends pendant sa prière, les mains jointes sur le front à psalmodier ce que je crois être des mantras dans la brume de mon réveil.

Sur la couchette au-dessus de lui, deux femmes dorment dans des positions impossibles. La première est grasse, le visage brûlé par le soleil, la peau flasque et les vêtements sales alors que la seconde est petite, les cheveux en tresses, de grosses lunettes rondes reposant sur son petit visage ridé et éfilé.

Mais de là où je suis, les deux femmes partagent le même corps. Emboîtées l'une contre l'autre, je n'arrive pas à distinguer à qui appartient le bouquet de quatre pieds qui dépasse de la couchette. Autour de moi, mes cinq amis dorment profondément, seuls dans leurs couchettes capitonnées de bleu.

Je détourne à nouveau mon regard vers les indiens en face. Je les observe un long moment avant de refermer les yeux sur le brouillard d'un nouveau sommeil.

Histoires ferroviaires 1

Je suis évaché contre mon sac sur le carrelage poussiéreux de la gare ferroviaire de Haridwar. Des écales d'arachides traînent à côté de moi. Je me sens au zoo. Un peu comme au Parc Safari où les animaux sont en liberté. Ou alors comme dans un cirque où je serais l'animal de foire.

Venez! Venez voir l'incroyable géant blanc somnoler sur sa maison-carapace bleue! Ne manquez pas ses amis, le saddhu anglais aux étonnants rastas blonds, le stupéfiant ogre au crâne luisant et les trois langoureuses femmes fumantes légèrement habillées!

Les indiens défilent devant nous comme devant une cage. Ils s'arrêtent et nous dévisagent longuement. La plupart prennent des photos avec leur cellulaire, d'autres ont de véritables appareils et nous demandent de poser en leur compagnie. Certains font comme s'ils étaient devant le Taj Mahal : s'installent debout à côté de nous avec leur famille et sourient pendant qu'un ami les prend en photo.

Parfois un indien jette un regard indécent en direction de Mor, de Sarah ou de Karine, les fixant libidineusement, les mains entre les jambes, en se frottant impunément les parties génitales dans leurs jeans trops serrés. Je les fixe à mon tour droit dans les yeux, fronce les sourcils et ils décampent la queue entre les jambes, honteux d'avoir désiré la femme d'un autre.

Nous sommes des monuments, des curiosités, des animaux étranges, l'objet d'envies perfides et de regards vicieux, de sourires amusés et de rires moqueurs, de sourcils d'incompréhension et de visages indignés.
La gare entière tourne autour de nous, c'est une longue procession, les familles indiennes viennent y terminer leurs vacances après deux semaines de célébrations religieuses. Nous sommes la dernière attraction de leur visite, assis là, simplement à attendre notre train.