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jeudi 16 octobre 2008

Mes bureaux

Je suis en voyage, je travaille donc sur divers bureaux improvisés et changeants. Des coins rapidement emménagés, le strict nécessaire pour rédiger : un stylo, un cahier et un joueur de guitare.
J'écris surtout le matin, sauf dans les journées de repos où je peux écrire n'importe quand.

Tel que demandé par Alexie, voici donc mes derniers bureaux et leurs différentes vues.
Et tel que le veut la tradition, je passe le relais à api et à Cath!



lundi 22 septembre 2008

Apocalypse

Assis autour du tandoori, sur de longs et larges coussins, la pluie drue et inlassable en bruit de fond, nous rêvons, las et découragés. Blaguant tantôt sur les poissons qui flotteront de l'autre côté de la fenêtre, tantôt sur notre descente de la montagne à la nage en speedo. On demande au serveur si à tout hasard il a arrêté de pleuvoir, on imagine qu'il s'agit d'un déluge, qu'il faudra construire une arche où mettre les trente chiens, quarante vaches et douze chevaux de l'endroit.

Les visions apocalyptiques se sont avérées vraies. Après trois jours d'attente, nous avons décidé de partir quand même Khirganga, au milieu d'une pluie tout aussi forte et battante qu'au premier jour.

Les chemins parfois très étroits contournent les montagnes et descendent dans la vallée jusqu'aux villages où des routes carrossables peuvent nous ramener jusqu'à Kasol.
Mais après trois jours de pluie, la géographie d'une vallée et de ses montagnes change complètement. L'eau doit se déverser dans la rivière entraînant des glissements de terrains et éboulis qui détruisent ou qui bloquent les routes. La rivière elle-même, nourrie de toutes parts par des torrents et des chutes d'eau, se montre dévorante et débordante. Le ruissellement de l'eau transforme la terre en boue jusqu'à l'effondrement.

Nous n'avions pas réalisé le danger avant de partir, sachant que la route serait difficile mais pas que l'on y risquerait nos vies.

Je me suis enfoncé jusqu'aux genoux dans une mare de boue, cherchant quelque bûche ou pierre comme bouée, pour réaliser que j'étais au milieu d'un lac boueux, qu'il n'y avait plus rien de solide sous mes pieds et que tout était uniquement retenu par deux arbres pouvant céder à tout moment. Il me fallait rejoindre ce qu'il restait du chemin sans me soucier de rester à la surface ou de m'enliser davantage.

Je me suis immergé jusqu'au ventre dans l'eau glaciale d'un torrent dont le fond est caché par l'écume, cherchant à tâtons une pierre où poser mon pied, regardant deux cent mètres plus bas la chute se déverser dans la rivière déchaînée, pensant que perdre équilibre m'entraînerait assurément vers l'aucune chance de survie.

Deux autres torrents ont croisé notre route mais il n'était plus question de faire demi-tour.
Nous avons donc continué, alternant chemins éffondrés, passages boueux et chutes d'eau violentes.
Marchant parfois là où on se sent plus en sécurité avant d'entendre la montagne trembler, en voir des pans entiers s'écrouler, entraînant avec eux des sapins centenaires jusque dans la rivière.
Regarder derrière nous, étourdis par le bruit sourd de roches gigantesques qui dévalent la montagne pour s'effondrer sur le chemin que nous venons d'emprunter.
Sentir un peu que c'est la fin du monde, que tout s'affaisse, que tout se détruit et que l'omniprésent grondement des montagnes résonne comme un tremblement de terre perpétuel.

Décidémment, les treks ne me réussissent pas jusqu'à maintenant.


dimanche 21 septembre 2008

Sur la route de Khirganga, j'ai rencontré Mowgli.

Des cheveux bruns épars aux reflets cendrés.
La peau mate et foncée, aussi brune que ses cheveux.
Des haillons blancs en guise de sous vêtements, lui découvrant les fesses et de longues jambes en échasses.
Deux bracelets en racines autour du bras et de la cuisse.
Un pieu métallique dans la main droite, une minuscule besace sur l'épaule gauche.
Quelques couvertures en guise de bagages.

Il a dix-huit ans mais il en fait quinze. Il voyage avec son frère, plus vieux et barbu, recouvert de cendres, de draps oranges, un bâton à la main.
Ils sont saddhus, voyagent pieds nus, de lieu saint en lieu saint, en mendiant leur pitance et en fumant le charras.

Ils effectuaient eux aussi leur ascension vers Khriganga. Le plus vieux montait d'un pas lent et nous l'avons dépassé aisément. Le plus jeune montait littéralement en courant et en sautillant de roche en roche puis attendait son frère plus haut, accroupi sur une grosse pierre.
Nous l'avons observé à la hauteur d'un arbre saint, toujours accroupi sur une pierre, préparant le chillum (pipe), mélangeant le tabac avec le charras.
Il m'observe à son tour avec ce regard d'enfant sauvage derrière de grands yeux noirs.
Il m'affiche un énorme sourire et comme à chaque fois qu'il me dépasse sur le chemin ou que l'on se croise, il me répète les mêmes mots, incantations, bénédictions ou moqueries.

Son frère arrive enfin. De manière rituelle, il écarte les dizaines de tissus accrochés aux branches de l'arbre et fait sonner une cloche. Ils s'assoient tous deux côte-à-côte, regardent l'autre versant de la montagne, s'échangent quelques mots en gardant leur regard à la fois perçant et apaisé.
Le vieil homme se lève lentement, saisit le chillum, la tend à son jeune frère et l'allume par le haut en se dressant devant lui.
L'arbre sacré enveloppe les deux saddhus de ses branches tordues, l'homme debout devant le gamin qui, à gorge déployée, accroupi à ses pieds, inhale à pleins poumons la fumée de la combustion. La flamme intense de l'allumette brille encore entre les doigts du vieux saddhu alors qu'un nuage grisâtre flotte un moment entre les têtes des deux hommes. Il porte à son tour la pipe à ses lèvres, elle brille comme un charbon ardent à chaque inspiration. L'épaisse fumée s'échappe de sa bouche et de ses narines pour se perdre entre les broussailles qui nous entourent.
La cloche sonne encore une fois, c'est le vent.

Ils doivent vivre une expérience mystique particulièrement intense.
Ils restent là de longues minutes sans bouger ni parler avant que le jeune frère ne nettoie la pipe et ne la range dans sa petite besace.
Ils repartent ensuite, l'un à la course, l'autre à la marche. L'un avec son pieu, l'autre avec son bâton.
L'un choisira un endroit propice quelques minutes plus tard et l'autre recommencera le rituel.

samedi 20 septembre 2008

Déluge

Je suis noyé sous la pluie, enlisé dans la boue et évadé devant un tandoori.
Je suis prisonnier de la station thermale de Khirganga, survivant à trois jours de pluie qui n'arrête jamais.
Le village est uniquement composé de cabanes de bois alignées autour d'un axe principal boueux et descendant (ou montant selon la perspective). Au sommet, les bains, tempérés à partir de l'eau des sources chaudes et de celles de la pluie ou de la rivière. On s'y lave et on s'y repose. Il n'y a rien d'autre à faire. Après quatre heures de marche en montagne pour s'y rendre, on est particulièrement heureux de s'y reposer. Après trois jours de pluies diluviennes (il a tombé des clous tout le long), on s'y repose par dépit. C'est ça ou le tandoori.

On aurait voulu redescendre mais c'est trop boueux, de nouvelles chutes apparaissent à tous les jours, l'eau en surplus doit bien redescendre de la montagne à quelque part. Elle s'invente de nouveaux chemins.

Seule option, attendre. Je reste là, longuement submergé dans l'eau naturellement chaude, presque brûlante, à regarder les nuages passer devant moi, à la hauteur de mes yeux. Ils courent se perdre et se déverser au creux des montagnes, voilant un moment le torrent qui dévale les pentes escarpées et découvrant ensuite ces sapins énormes qui, à des hauteurs vertigineuses, peinent de leurs racines à garder le sol boueux en un seul et unique morceau.

C'est ce que j'aurai à affronter en partant d'ici.
Pour le moment, je reste au chaud devant mon tandoori.